
Je partage l’intention de cet article de Philippe Silberzahn. Mais je ne suis pas certain de partager son diagnostic sur le stoïcisme. (voir le lien vers l’article en commentaire)
Pourquoi parler d’un « au-delà du stoïcisme pour tracer sa voie en incertitude » quand le stoïcisme est précisément une doctrine qui nous invite à agir dans un monde qu’il nous importe de comprendre, en nous adaptant aux circonstances ?
Et pourquoi chercher chez Spinoza ou Montaigne ce que l’on trouve déjà, explicitement, dans les textes stoïciens ?
Je ne connais pas Spinoza. Je lis et relis Montaigne. Mais les textes des stoïciens, eux, je les lis et les relis très méticuleusement, en essayant, bien humblement, de m’approprier leur enseignement dans mes actions.
Le stoïcisme n’est pas la résignation
Car le stoïcisme n’est en aucune manière une doctrine de la résignation.
Il est une invitation à être un acteur libre : un acteur qui part du réel, l’examine, distingue ce qui dépend de lui de ce qui n’en dépend pas, puis donne son assentiment à ce qu’il juge vrai pour agir en conséquence.
Le stoïcisme pourrait même, très pertinemment, revendiquer son « copyright » sur l’effectuation dont Philippe Silberzahn s’est fait, avec talent, le promoteur.
Le risque des extrêmes
L’article évoque le risque de renoncer trop vite à transformer le réel et, à l’extrême, de devenir « un astre mort » résigné à la marche du monde.
Mais ce sont précisément des extrêmes qui n’appartiennent pas à la doctrine.
Et gardons à l’esprit, pour nous en préserver, ce qu’affirme Épictète :
« Car une fois les mesures dépassées, il n’y a plus de mesure. »
Faut-il pour autant arracher les pieds de vigne d’un Château Yquem parce que l’on peut se rendre ivre en abusant de son vin ?
Ce n’est pas le stoïcisme qu’il faut dépasser, mais ses caricatures.
Le réel comme point de départ
Car ce que propose le stoïcisme, c’est précisément de vivre le réel — sans résignation ni agitation — d’une manière active et créative, à partir de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons devenir.
Et les textes sont là pour le montrer.
La prudence, entendue comme connaissance des biens et des maux, n’est pas un repli timoré sur soi. La tranquillité recherchée par les stoïciens n’est pas l’endormissement : elle est la condition d’une action libre.
Une philosophie de l’action
Dès Chrysippe, au IIIe siècle avant notre ère, le stoïcisme cherche à concilier nécessité et liberté en distinguant, parmi les causes de nos actions, ce qui relève de notre propre faculté de jugement et d’assentiment.
Cicéron, Sénèque et Épictète poursuivront cette réflexion : l’événement n’est pas seulement quelque chose que nous devons subir. Il est aussi l’occasion donnée à la vertu de manifester sa valeur par une initiative adaptée aux circonstances.
Il n’y a donc ni passivité ni invitation à l’inaction dans le stoïcisme.
Il y a, au contraire, une incitation permanente à une action libre, raisonnée et raisonnable.
Épictète nous le rappelle :
« Nos actions valent ce que valent nos jugements. »
Le présent comme construction du futur
Les Entretiens et le Manuel sont, à mes yeux, des manuels — un véritable tuto — du comment vivre maintenant, tout en préparant le futur par l’action que nous posons maintenant.
Pour le stoïcien, le futur ne se contemple pas : il se construit, pas à pas, dans le présent.
Rendre au stoïcisme sa noblesse
Ce commentaire n’a donc pas pour vocation de contredire le message global de l’article de Philippe Silberzahn, dont je partage l’intention.
Il vise simplement à rendre au stoïcisme sa noblesse — trop souvent discréditée par ceux qui, en poussant certains de ses principes à l’extrême, en dénaturent la portée.
Le stoïcisme n’est pas une invitation à subir le monde.
C’est une invitation à agir librement dans le monde tel qu’il est.