
La nouvelle injonction : votre photo, votre vitrine
Je suis frappé d’une tendance nouvelle, notamment sur LinkedIn où les modes d’expression se succèdent, chacune jouant des coudes pour pousser la précédente vers la sortie. Après le carrousel, après les vidéos ventriloquant le texte de ce que l’orateur est en train de dire, voici le dernier impératif distillé par les experts en communication : mettez votre photo ! C’est vous que vous vendez, alors mettez-vous dans la vitrine. L’injonction n’est pas nouvelle : elle orne depuis toujours les affiches des agences immobilières, systématiquement décorées du portrait en médaillon de l’impétrant.
Avoir une « bonne tête » : cahier des charges d’un regard qui vend
Quel peut en être l’objectif ? Jouer sur le fameux « il ou elle a une bonne tête ». Encore faut-il s’entendre sur ce que cela signifie. D’abord, ne pas trop enfreindre les canons occidentaux de la beauté. Ensuite, afficher un regard qui inspire confiance. Fixez votre interlocuteur, ne le lâchez plus des yeux : il finira bien par vous acheter. Devenez son familier, à force de vous montrer.
Rien de neuf sous le soleil : le retour de la speakerine
Car nos conseils en communication les plus « modernes » ne font qu’accommoder de vieilles recettes. Pour celles et ceux qui en ont l’âge, cela évoque la speakerine, du temps où la télévision en noir et blanc se pilotait avec une télécommande à un seul bouton. Une speakerine invitée chaque soir dans le salon, devenue à force d’habitude une intime de la famille. Il paraît même que certains lui parlaient.
Du selfie à l’idée : que reste-t-il du message ?
Mais derrière cette esthétique du visage rassurant, c’est peut-être un narcissisme plus ordinaire qui s’exprime : celui qui pousse chacun à se mirer dans l’objectif de son smartphone, à se « selfiser », au risque de reléguer au second plan le message et la pensée que ce visage est censé porter. Le procédé n’est pas condamnable en soi — il l’est lorsqu’il devient une fin plutôt qu’un moyen.
Conclusion : et si on inversait la vitrine ?
Vivement le jour où ce sont les idées, et la valeur qu’elles apportent au changement du monde, qui feront la une — pas le regard qui les porte. En attendant l’invention du photomaton à idées, la vraie question à se poser avant de publier n’est peut-être pas « ai-je une bonne tête sur cette photo ? » mais « qu’est-ce que je fais avancer chez celui ou celle qui me lit ? ». Et vous, laprochaine fois que vous préparez un post : qu’allez-vous mettre en vitrine — votre visage, ou votre pensée ? Dites-le en commentaire, je suis curieux de vos pratiques.

