
Sommes-nous addicts, ou vivons-nous dans une société addictive ?
La question n’est pas rhétorique. Elle détermine qui porte la responsabilité — et donc qui doit changer.
Lors d’une récente conférence sur l’impact des réseaux sociaux chez les jeunes, un schéma a été projeté pour illustrer les mécanismes de l’addiction. Il en identifiait cinq marqueurs, les « 5 C » : Consommation, Compulsive et Continue, malgré des Conséquences néfastes et un Contrôle perdu.

Les 5 C : les principales manifestations de l’addiction
(Addictions, dites-leur adieu ! – Laurent Karila)
En observant ce schéma, une évidence me frappe : il ne décrit pas seulement le comportement de l’addict. Il décrit, trait pour trait, la stratégie de la plateforme qui l’a rendu tel.
Ce glissement mérite qu’on s’y arrête. En français, on dit « addict » — jamais « addicté ». Ce n’est pas un détail : l’absence du second mot concentre l’essence du problème sur la personne, et exonère le système qui l’a fabriquée. Nommer les choses, c’est déjà choisir un camp.
En 2018, lors des auditions historiques devant le Sénat américain, les dirigeants des grandes plateformes numériques — Facebook, Google, Twitter, entre autres — ont dû répondre de leurs pratiques face à des sénateurs en colère, aux côtés de parents brisés. Mark Zuckerberg a présenté des excuses. Mais il aurait pu, légitimement, retourner la question : « Pourquoi me jugez-vous pour avoir appliqué avec talent les règles du système que vous défendez ? »
Car les 5 C ne sont pas une invention des Big Tech. Ils sont l’ADN de notre modèle économique tout entier.
- La Consommation est le moteur de notre croissance.
- Elle doit être Continue — ralentir, c’est régresser.
- Elle est entretenue de façon Compulsive par la publicité, les modes, l’obsolescence programmée.
- Elle génère des Conséquences néfastes — climatiques, sociales, politiques — que nous observons, impuissants, de crise en crise.
- Et nous assistons, collectivement, à une perte de Contrôle : sur nos ressources, sur nos démocraties, sur notre propre attention.
Les plateformes numériques n’ont rien inventé. Elles ont simplement poussé la logique à son point de perfection — et leur valorisation boursière en témoigne.
Dès lors, accompagner les jeunes « addicts » vers un usage plus sain des écrans est nécessaire. Mais insuffisant, si l’on ne pose pas simultanément la question du sol sur lequel ces écrans ont poussé. Soigner l’addict sans interroger ce qui l’a rendu addicté, c’est traiter la fièvre en ignorant l’infection.
La vraie question n’est pas : comment protéger nos enfants des réseaux sociaux ?
Elle est : dans quelle société avons-nous décidé de les élever ?

